Des sous, des signes et des hommes.



- Le fait monétaire.

- La monnaie, fait humain.

- Les arcanes des systèmes monétaires.

- Le jeu des signes monétaires.

- Le « banking principle ». ou le « privilège bancaire ».


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A. Le fait monétaire.


On ne trouve pas de définition simple de la monnaie. On indique traditionnellement ses trois fonctions : mesure de valeur, moyen d'échange et réserve de valeur .... C'est un peu court. Qu'est-ce qui fait une monnaie ? D'où vient-elle ? Sur quoi se base la confiance dans une monnaie ? Toutes les cultures humaines connaissent-elles la monnaie ? Depuis quand ?

L'influence des monnaies dans l'histoire est-elle appréciée à sa juste mesure ?

Les sociétés primitives ont pratiqué le troc, la coutume des dons réciproques. La décrue des prédations violentes constitua un progrès considérable. Dans les sociétés antiques, des biens plus aisément échangeables ont servi d'intermédiaires de troc; ce fut l'embryon des échanges monétaires. Le bétail joua parfois ce rôle et son nom latin, pecus, a laissé une trace dans notre adjectif "pécunier".

Vint le temps où les métaux précieux, or et argent, ont été ce bien intermédiaire doté d'une valeur intrinsèque et ont joué le rôle de monnaie. La bonne qualité et le poids des lingots en circulation furent bientôt certifiés en quelque sorte par les autorités politiques qui y firent apposer leur effigie. Elles y marquèrent en outre un nombre indiquant le poids ou plus exactement la valeur. Ici encore le latin "numerus" , pour nombre, a laissé sa trace dans notre "numéraire",

Apparaissent ensuite, les lettres de change, les reçus de dépôt de monnaie métallique en banque , qui allaient donner naissance à nos « billets de banques ». L'usage de ceux-ci, en parallèle et en lieu et place de la monnaie métallique, a donné lieu à la mise en place de banques centrales puis à la généralisation des comptes et des chèques. Faut-il évoquer les virements, TIP, cartes bleues et autres Monéo ... Autant de sous et de signes en circulation parmi les hommes.

Mais l'histoire n'est pas finie. Il faut prendre conscience del'existence de diverses devises , de leur valeurs relatives fluctuantes, de masses monétaires de diverse nature : les monnaies centrales et les monnaies bancaires, d' agrégats monétaires (M1, M2, M3) rassemblant étrangement des réalités hétéroclites ... Si vous allez jusqu'au monde de la finance proprement dit, au delà des obligations ou actions, vous rencontrerez des sigles obscurs, le plus souvent anglais et non traduits comme les CDO , les CDS ou les ABS ( respectivement "Collateralized Debt Obligations ", "Credit-Default Swap" et "Asset-Backed Securities"). Partant du fait monétaire, l'inventivité financière est sans limite.

B. La monnaie, fait humain.                                                                                                                                         Haut de page

Des espèces animales    ont leur habitat, leurs habitudes alimentaires, leurs sociétés  plus ou moins organisées,  leur communication au moins rudimentaire entre individus ... mais, en dehors de l'homme, personne ne se soucie de religion ni n'use de monnaie. Le fait monétaire comparable en importance au fait religieux ? L'hypothèse n'est pas si absurde.

Un système monétaire ou des systèmes monétaires ? Bien que les pratiques actuelles semblent répandues sur l'ensemble du monde, des différences persistent. Quoiqu'il en soit, cherchons à identifier des processus communs, cherchons des clefs pour comprendre.

Le concept de valeur est au coeur des échanges, qu'ils soient monétaires ou par troc. La valeur est subjective. L'acheteur doit se faire une idée de ce qu'il est prêt à payer et de ce que le vendeur est susceptible d'accepter. Le vendeur se livre à l'estimation inverse. Il y a toujours une valeur pour moi et une valeur estimée pour l'autre ou les autres, l'une et l'autre variant selon les circonstances.

La monnaie est porteuse de valeur mais de manière indirecte. Elle ne sert ni à se nourrir ni à se loger ni à se distraire ; elle permet d'acquérir ce qu'il faut pour se nourrir, se loger ou se distraire. On dira que la monnaie est un symbole de valeur.

Le symbole, selon mon Petit Larousse, est "un signe figuratif qui représente un concept, qui en est l'image, l'emblème". Le signe est lui-même "une représentation matérielle de quelque chose, ayant un caractère conventionnel". En linguistique, l'analyse du signe conduit à la distinction entre "signifiant "et "signifié". La monnaie ne pourrait-elle s'insérer, en quelque sorte, dans la linguistique humaine : la monnaie est un signe, c'est à dire un signifiant qui indique un signifié, éventuellement variable selon le contexte. En tant que signifiant, elle a une valeur conventionnelle représentative, en général, d'une valeur réelle - le signifié - qui est la véritable raison de son existence. Notons qu'un signe peut parfois renvoyer à un autre signe. ( cf. figure 1 : notion de signe ).



         

Figure 1 : notion de signe



L'espèce humaine s'adonne dans la monnaie, et plus encore dans la finance, à un empilement de signifiants et de signifiés : mon compte épargne signifie que je peux réapprovisionner mon compte chèques ; mon compte chèques signifie que je peux retirer des espèces, mon portefeuille garni signifie que je peux déjeuner au restaurant ...

C. Les arcanes des systèmes monétaires.                                                                                                                                     Haut de page

Examinons le cas des pièces, des billets, et des comptes de dépôts en tant que symbole d'une valeur réelle.

Les pièces n'ont plus la valeur réelle de leur poids en métal. Elles sont pratiquement aussi symboliques que les billets eux-mêmes. La différence réside dans un reliquat historique : elles sont émises directement par les Trésors Publics, c'est à dire par les Etats. Ce n'est pas par hasard que les pièces en euros portent le nom d'un des pays de la zone euro, tandis que les billets n'en mentionnent aucun.

Les billets en euros sont émis par la Banque Centrale Européenne statutairement indépendante des Etats. Pièces et billets s'échangent contre des biens et services réels de même valeur que celle qu'ils signifient. Mais dans un autre contexte, ces pièces et billets signifient aussi les contre-parties qui ont donné lieu à leur émission. Ces contre-parties ( signifiées ) sont présentes à l'actif de la Banque centrale émettrice et sont constituées d'actifs de même valeur , actifs réels ou actifs monétaires, tels que Bons du Trésor, autres devises, ou encore d'autres OAT ( obligations assimilables du Trésor) et très généralement tout titre ou fraction de titre « éligible au refinancement ». Ce dernier qualificatif veut précisément dire : tout titre méritant une émission de monnaie par la Banque Centrale !

En résumé pièces et billets sont des signifiants dont les signifiés sont, selon les circonstances, n'importe quel bien ou service de même valeur ( c'est l'essence de toute monnaie ) mais aussi et tout aussi bien des engagements de même valeur présents à l'actif d'une Banque Centrale ( c'est là que démarre la pyramide monétaire).

Venons-en aux comptes de dépôts à vue. Ces comptes sont augmentés ou diminués par divers moyens techniques : chèques, virement, TIP , cartes bancaires ... Ces signes monétaires en mouvement signifient n'importe quel bien ou service réel contre lesquels ils peuvent s'échanger ( ici, on retrouve l'essence de toute monnaie) mais ils signifient aussi les pièces et billets qui peuvent être reçus contre l'échange de cette monnaie « écrite » ( ou « scripturale » ). Nous voici en présence de comptes de monnaie, car immédiatement utilisables en tant que monnaie mais qui signifient aussi des billets qui signifient eux-mêmes des engagements à l'actif des Banques Centrales.

Pour être exact, on doit ajouter que tous les billets émis par la Banque Centrale ne sont pas physiquement imprimés. Il y a en Banque Centrale des « comptes de billets »   en quelque sorte, comptes détenus essentiellement par des banques commerciales et par des trésors publics. On parle à ce sujet de « monnaie scripturale centrale ». Ainsi il existe une « monnaie centrale » constituée des billets existants et des comptes en monnaie scripturale centrale. Concluons : la monnaie bancaire signifie la monnaie centrale ( encore appelée « monnaie de base ») qui signifie les engagements qui en sont la contre-partie.

La circulation de la monnaie bancaire est gérée par les banques commerciales encore désignées comme banques ; la circulation de la monnaie centrale est gérée par les banques centrales. Mais rappelons que, tant la monnaie centrale ( agrégat M0 pour les spécialistes), que la monnaie bancaire ( agrégat M1), sont d'authentiques monnaies dans la mesure où elles sont directement échangeables contre n'importe quelles réalités de même valeur ; la première est le signifiant de la seconde qui en est le signifié.

Cependant, les euros comptabilisés sur les comptes d'épargne ne sont pas directement échangeables contre des biens réels ; ils ne sont pas de la monnaie stricto sensu ; ils ne sont pas dans M1. Un compte d'épargne signifie le droit de son titulaire à obtenir, dans des conditions prédéfinies, des euros utilisables comme moyen de paiement. On le qualifie de « quasi-monnaie ». Un épargne en obligations , en action , signifie aussi une certaine capacité à obtenir ( par vente de ces titres ) des euros-monnaie ( de M1) mais de manière de moins en moins définie et aisée. On s'élève ainsi dans la pyramide de la richesse mais en s'éloignant de plus en plus des encaisses réellement monétaires qui en sont la base. Que dire des produits dérivés qui constituent d'énormes flux quasi-monétaires mais ne sont que des signes financiers se référant en définitive à la monnaie bancaire et, au travers de celle-ci, à la monnaie centrale et à ses contre-parties.



Figure 2 : vocabulaire de base



Ce qui précède est illustré par la figure 2 : vocabulaire de base qui présente l'essentiel du vocabulaire exprimant la réalité monétaire. On y trouve la monnaie centrale ou de base, dite M0, qui contient de la monnaie centrale scripturale et les espèces détenues par les banques ; c'est la monnaie des banques. Ensuite vient la monnaie des agents économiques soit, principalement, les comptes de dépôt à vue et, secondairement, les espèces sorties des banques ; c'est la monnaie de l'économie. Les agrégats M2, M3 ne font sens que pour leur partie hors M1, c'est à dire pour celle qui correspond à de l'épargne plus ou moins rapidement transformable en monnaie ( la quasi-monnaie).



D. Le jeu des signes monétaires.                                                                                                                                        Haut de page

Ainsi la monnaie est un symbole de valeur contre lequel peut s'échanger n'importe quel bien ou service de même valeur. Pour vous et moi, ce sont donc : les pièces et billets que je détiens et surtout les comptes courants à mon nom.

Mais un mot du dictionnaire peut avoir un sens premier et par ailleurs des sens dérivés reconnus en raison du contexte. Ainsi notre monnaie courante a aussi un sens dérivé immédiatement reconnu par les hommes de la banque : les pièces et billets sont une partie de la monnaie de base et les comptes courants sont des signes renvoyant à la monnaie de base. Quant à la monnaie de base, elle signifie les engagements présents à l'actif d'une banque centrale.

En d'autres termes, les « engagements à payer » de collectivités solvables ( généralement des Etats) génèrent au sein des banques centrales un montant de monnaie « de base » ( ou « centrale » ) équivalent en valeur. La monnaie « de base » génère au sein des banques « de second rang » ( ou banques « commerciales ») de la monnaie « bancaire » à l'usage des agents économiques. Dans cette chaîne symbolique, les banques sont placées entre les collectivités solvables et les agents économiques. Le passif d'un maillon est l'actif du maillon suivant : le passif de la collectivité solvable est à l'actif d'une banque centrale. La monnaie de base au passif de celle-ci est à l'actif de banques commerciales. Celles-ci gèrent dans leur passif les comptes à vue qui sont à l'actif d'agents économiques. ( figure 3 : l'enchaînement des bilans)

Le schéma représentant cette situation est en réalité très incomplet ; il ne fait apparaître ni les quantités, ni les flux monétaires engendrés par les prêts d'une structure à l'autre.

La quantité et la solidité des monnaies centrales au passif des banques centrales est évidemment fonction du niveau et de la qualité de l'endettement présent à l'actif. D'autre part, il existe un flux monétaire lié à cet endettement qui va des collectivités endettées vers les banques centrales et, in fine , vers leurs actionnaires ( souvent mais pas nécessairement les Etats). Nous symbolisons ce flux en figure 4 : l'inégalité des flux monétaires par une flèche orientée du passif vers l'actif des banques centrales.



Figure 3 : l'enchaînement des bilans



Figure 4 : L'inégalité des flux monétaires

Le montant de monnaie bancaire présent au passif d'une banque commerciale est fonction du montant de monnaie centrale détenu à son actif. Une unité monétaire en monnaie bancaire vaut strictement une unité monétaire en monnaie centrale. Vous pouvez retirer cents euros en billets ( qui sont de la monnaie centrale) contre un débit de 100 euros à votre compte courant ( qui est de la monnaie bancaire scripturale ). Cependant, point fondamental du système bancaire moderne, le montant porté sur votre compte courant n'est qu' un engagement de la banque à vous fournir le montant équivalent en monnaie centrale ; ce n'est pas de la monnaie centrale.

Deux questions : 1. que vaut l'engagement de la banque sachant qu'elle n'a pas, en monnaie centrale, le montant total de ses engagements mais le plus souvent seulement de l'ordre de dix à vingt pour cent ? 2. comment, dans ces conditions, justifier les flux monétaires conséquents ( ceux des intérêts versés) des emprunteurs vers la banque pour les 80 à 90 % de monnaie bancaire qui n'ont pas leur équivalent en monnaie centrale ? Faisant l'hypothèse que la monnaie centrale couvrant 10 à 20 % de la monnaie bancaire coûte à la banque des intérêts qu'elle doit verser à sa banque centrale et réduit sa marge à des différentiels de taux, on notera que pour les autres 80 à 90 % dont nous parlons ses frais se réduisent à ceux de la gestion et sont normalement sans commune mesure avec le montant des intérêts perçus.

La figure 4 : L'inégalité des flux monétaires, dans laquelle la longueur des segments représente la quantité de monnaie et l'épaisseur des flèches le niveau des intérêts perçus illustre la situation. Dès lors se pose la question de la justesse et de l'équité dans l' accès aux signes monétaires. On pourrait à tout le moins souhaiter plus de transparence et de netteté.

D. Le « banking principle ». ou le « privilège bancaire ».                                                                                                      Haut de page

Pour comprendre la monnaie il faut avoir une idée des évolutions historiques antérieures. Ce n'est pas un individu qui a inventé la monnaie ; c'est l'histoire humaine. Donc pas de boucs émissaires, fussent-ils banquiers. Mais qu'on nous permette de revenir sur des situations anciennes ( l'or dans des coffres ) qui restent éclairantes pour aujourd'hui.

Quand les gens utilisaient des pièces d'or ou d'argent, les plus fortunés en déposaient chez leur banquier qui en prenait la garde. Le banquier remettait un reçu au déposant et se faisait rémunérer son service. Mais les banquiers pouvaient à l'occasion prêter à tel ou tel de leurs clients. Le client emprunteur signait une reconnaissance de dette ( intérêts et principal ... ). Ensuite, deux cas possibles : soit il s'en allait avec des pièces pour le montant la somme empruntée, soit il s'en allait avec un reçu de dépôt pour ce même montant. Dans ce dernier cas, nul besoin de toucher ou de voir les sommes empruntées ; le banquier en faisait son affaire dans ses caisses.

Etait-ce le banquier flairant la bonne affaire ou bien son client le suppliant d' acquiescer à sa demande, il arriva que le banquier prêteur se trouvant à court d'espèces procéda néanmoins à l'octroi du prêt selon le deuxième cas de figure : tu me signes une reconnaissance de dettes et je te signe un reçu de dépôt. Aussi discutable que fût le procédé, tout le monde en fut satisfait, le banquier bonifiant son revenu et le client profitant de son prêt. Voilà l'origine du « principe bancaire » ou si l'on veut du « privilège bancaire ». Ce qui eut été mal accepté de la part d'un quidam, finit par l'être de la part des banquiers. Charge à eux de fournir en cas de demande toutes les espèces censées être en dépôts, il fût toléré puis admis que le taux de couverture des reçus de dépôts par de réels dépôts pouvait être inférieur à 100 %. Quand on a compris cela, on a compris la banque moderne ; si on veut l'ignorer, le système monétaire actuel est un casse-tête incompréhensible.

En effet, l'usage des « reçus de dépôts » - ou de reçus de papiers commerciaux escomptés - s'est peu à peu généralisé. Pour faire face à cette marée de « billets de banque» et rendre le système viable, il fut finalement décidé dans les grands pays occidentaux de réserver à une seule banque la faculté de recevoir des pièces en dépôt, d'escompter des effets de commerce et en contrepartie d'émettre des billets payables en espèces, au porteur et à vue. . En France, la première banque centralisatrice, dite à juste titre « banque centrale », fut la Banque de France établie par des banquiers de l'entourage de Napoléon. Une loi promulguée le 14 avril 1803 concède à la Banque de France le monopole exclusif d'émettre des billets de banque à Paris pendant quinze ans. C'est ainsi que les banques sont à leur tour devenues clientes obligées d'une banque centrale, la banque des banques. leur banque.

Le privilège accordé à la Banque de France fonctionna si bien que ses billets devinrent la principale monnaie d'usage. Dès lors, lorsque la pratique des comptes courants et des chèques s'est développée, la question du taux de couverture a opéré un glissement du couple « dépôt de pièces/ billets » au nouveau couple « billets/ comptes ». Les billets ne sont plus définis par rapport à une quantité d'or ou d'argent ( depuis 1944 – accords de Bretton Woods - sauf pour le dollar depuis 1971). Oublions donc l'or et l'argent. Aujourd'hui, les banques ont, en banque centrale, leurs « comptes de billets » et les autres agents économiques ont dans les banques des « comptes de comptes de billets ». Mais la somme des ces « comptes de comptes de billets» est très largement supérieure ( de l'ordre de dix fois ) à celle des « comptes de billets » eux-mêmes. ( Nous évoquons ici le rapport M1/M0).



Comment cela est-il possible ? Est-ce légal ? Quels avantages et quels inconvénients ?



C'est tout à fait légal. Lors d'un dépôt sous quelque forme que ce soit ( espèces, chèque, carte bleue...), la banque s'engage à fournir « à vue » au déposant les espèces qu'il demande jusqu'au montant de son dépôt. Elle ne s'engage aucunement à détenir des espèces pour un montant égal au total du dépôt qu'elle a reçu. Elle peut utiliser ce dépôt et l'utilise en partie. Normalement, à tout compte de dépôt à vue dans une banque correspond le même montant sur le compte de cette banque à la Banque Centrale, comme autrefois à tout reçu de dépôt de pièces en banque correspondait les pièces en question dans les coffres de cette banque. Chacun agit comme si c'était le cas, mais il est connu de tous – du moins cela devrait l'être - que le « taux de couverture » de la monnaie dite bancaire par la monnaie dite centrale n'est pas de 100 % mais plutôt de 10 % environ.

Figure 5 : La circulation monétaire





Comment cela est-il possible ? Cela s'explique par la circulation monétaire entre les banques et par la gestion monétaire au sein des banques. ( cf. figure 5 : la circulation monétaire et figure 5 bis : les flux d'intérêts liés aux prêts bancaires). Lors d'un dépôt le déposant voit son compte de dépôt à vue approvisionné mais la banque voit aussi le sien en Banque Centrale approvisionné du même montant. Nous ne détaillons pas ici le mécanisme dit de compensation qui permet ce résultat. A ce stade et très généralement dans tous les relations monétaires entre les banques, notre monnaie est duale : : à tout euro de monnaie bancaire correspond un euro de monnaie centrale. Quand l'un se déplace, il déplace l'autre. Mais les banquiers ont depuis longtemps constaté que pour faire face à leurs obligations, notamment celle de fournir « à vue » les billets émis par la Banque Centrale, il leur suffit de conserver en réserves une fraction du total des dépôts : c'est le système des « réserves fractionnaires ». Ils peuvent donc, légitimement au regard de la loi, utiliser le reste soit pour leurs besoins propres, soit pour accorder des prêts supplémentaires sources de revenus supplémentaires.

Ainsi par exemple, pour un taux de réserves fractionnaires de 8 %, avec un dépôt initial de 1000 €, une banque peut reprêter 92 % soit 920 € qui vont à leur tour constituer un ou plusieurs dépôts de 920 € au total. L'étape suivante aboutit à un nouvel ensemble de dépôts de 920 x 0,92 = 846,40 €. Ainsi au bout de deux cascades de prêts, un dépôt de 1000 € à généré 920 + 846,40 = 1766,40 € de dépôts supplémentaires. Le calcul de la valeur limite du total des dépôts après une succession illimitée des prêts à partir d'un dépôt initial de 1000 € donne, dans ce cas, 12500 €.

Dans un cas quelconque il suffit de diviser le montant du dépôt initial par le taux de couverture pour obtenir la valeur limite du total des dépôts.

Quels sont les avantages ? Il y en a pour les prêteurs et pour les emprunteurs. Ceux-ci ne se voient pas leur emprunt refusé par la banque faute de fonds. Attention : tous les établissements financiers ne sont pas des banques et les banques peuvent avancer cet argument pour un refus ayant en vérité une autre raison. Introduisons ici la notion de refinancement.( cf. figure 6 ; le refinancement et figure 6 bis : les flux d'intérêts liés au refinancement) Une banque qui manquerait de fonds ( dépôts insuffisants ...) peut acquérir auprès de la Banque Centrale ( par emprunt, par vente d'actifs « éligibles au refiancement », ... ), voire par emprunt auprès de l'une de ses consoeurs qui aurait des excédents, le montant initial en monnaie centrale qui lui permettra de procéder à des prêts en monnaie bancaire ( cf ; figure 6 ). Une banque, sauf risque d'insolvabilité de l'emprunteur, a toujours intérêt à emprunter pour reprêter immédiatement la même somme avec un delta positif sur le taux d' intérêt. C'est aussi une façon de lancer de l'argent dans le système, argent qu' elle verra en partie revenir en nouveaux dépôts chez elle, proportionnellement à l'importance de sa clientèle. Donc avantage pour l'économie qui est structurellement emprunteuse ; avantage pour la banque et plus encore pour le système des banques dans son ensemble. Selon l'exemple ci-dessus, quand le système bancaire emprunte 1000 €, disons à 5 % , il peut reprêter jusqu'à 12500 à 6% ! Le différentiel de taux n'a d'ailleurs guère d'importance puisque même en reprêtant au même taux le système bancaire obtiendrait un revenu net de (12500 – 1000) x 0,05 = 575 €/an. Et ce revenu ne lui coûte que ses frais de gestion ; autant dire que partant de 10000 € , le revenu de 5750 € ne lui coûterait pas davantage.







Figure 5 bis : les flux d'intérêts liés aux prêts bancaires

Quels sont les inconvénients ? Le premier est immédiat. Etant donné la masse énorme de l'encours des prêts à l'économie, celle-ci verse des montants d'intérêts considérables au système bancaire. Ne serait-il pas plus judicieux, pour ne pas dire plus équitable, que le système bancaire soit rémunéré par simple facturation de ses services, c'est à dire de ses coûts, et non pas par des revenus proportionnels aux sommes gérées ? On objectera que ces revenus drainés vers les banques sont ensuite réinjectés dans l'économie. Ceci nous amène précisément à un autre inconvénient majeur. Les banques sont des entreprises, certes différentes mais des entreprises. Donc et à juste titre elles gèrent leurs activités en fonction de leurs intérêts. En premier lieu, la sélection des emprunteurs se fait dans cet esprit. Une activité socialement utile ou indispensable mais financièrement coûteuse n'a aucune raison d'être retenue par une banque. Une seule source de financement dans ce cas : l'impôt prélevé sur la collectivité et non pas sur le système bancaire qui engrange des sommes considérables. Les financements directs par réemploi des bénéfices sont logés à la même enseigne, c'est à dire qu'ils visent l'intérêt des banques ! Il faudrait être aveugle pour ne pas voir comment ce système est un amplificateur terriblement efficace des inégalités sociales. On ne voit pas comment, à terme, il ne nous mènerait pas à la rupture.

Il y a urgence à ce que le privilège bancaire, c'est à dire l'autorisation de prêter plus d'argent que celui que l'on possède, soit d'abord compris du plus grand nombre et ensuite démocratiquement mis en question, sans tabou.

Jean Jégu, le 12 septembre 2009.



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Figure 6 : Le refinancement





Figure 6 bis : Les flux d'intérêt liés au refinancement.

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